Dojo Zen de l’Île de la Cité

Sesshin Sans demeure (1/2)

Aucune autre sesshin n’a façonné mon chemin comme cette retraite hivernale qui a eu lieu dans des endroits éphémères en France et en Allemagne. La transformation au fil des ans n’était pas seulement individuelle, mais collective. Ce récit témoigne de cette constante évolution, qui est une grande aventure du Zen européen.

Lointain... dessiné par Guyseika pour illustrer le kusen de la Sesshin Sans demeure 2002.
Lointain… dessiné par Guyseika pour illustrer les enseignements de la Sesshin Sans demeure 2002.

 

L’initiation au zazen : un besoin de se construire

Jeune adulte, j’ai senti le besoin de trouver une voie pour mieux me comprendre. Ce qui était encore caché dans les recoins de mon esprit cherchait à se manifester dans un domaine adapté à mes aspirations.

A la fin de mon adolescence, j’ai entamé cette recherche pour me libérer d’une souffrance immense, née de l’aliénation de mon corps et de mon esprit.  A un moment donné la découverte de l’amour semblait être le bon recours, mais la perte de cet amour, très peu après, a rendu invivable ma souffrance initiale.  Cette crise m’a poussé à prendre contact avec moi-même.

Après une année d’exercices physiques accompagnés de moments de grâce, j’ai découvert la pratique du Zen dans un dojo établi au sein d’un centre d’artistes à Hambourg. Les circonstances m’ont été favorables : un moine français, iconoclaste, m’a accueilli en ce lieu, et me fit comprendre que la pratique de zazen n’avait rien à voir avec ces stéréotypes des moines à la douceur forcée dissimulant leurs désirs et leur personnalité.  Il émanait de lui plutôt une grande liberté, une facilité d’affirmer ses propres faiblesses.

Une journée de zazen au dojo zen d'Hambourg dans la Virchowstrasse.
Au dojo d’Hambourg, situé dans la Virchowstrasse.

L’initiation et les premiers zazen m’ont énormément touché. Le maintien de cette posture immobile peut causer des souffrances physiques mais peut également engendrer une joie, une clarté, dépassant de loin les effets des stupéfiants expérimentés auparavant.

Dès lors, je me plongeai dans cette aventure, soutenu et encadré par un groupe de pratiquants acharnés. Leur attitude, empreinte d’une certaine réserve, me surprit autant qu’elle m’attira. Nous ne formions pas une bande de potes et n’échangions que très rarement sur nos expériences spirituelles ; dans notre quotidien, il s’agissait plutôt de déterminer où disposer au mieux un placard destiné aux affaires du dojo. 

La création de la Sesshin Sans demeure

Zazen est devenu très vite le centre de ma vie. Le moment charnière de l’année fut une retraite hivernale de sept jours, la « Sesshin Sans demeure ».  Sesshin signifie retraite ou recueillement. Littéralement ce mot japonais veut dire « toucher le cœur-esprit », « devenir intime avec soi-même ».

Nous étions au début des années 2000 et un groupe de pratiquants commença à se former autour du moine Philippe Coupey. Ce new yorkais doté d’un charisme remarquable a été un proche disciple de Maître Deshimaru, qui dans les années 1970 implanta le Zen en Europe. Philippe incarnait la voie d’un marginal et, ce faisant il a ouvert à la Voie toutes sortes de personnalités singulières : squatteurs de Berlin, intellectuels de Hambourg, marginaux de Paris, où il pratiquait lui-même, et bien d’autres esprits fascinants.

A cette époque une sesshin de sept jours demeurait une rareté en Europe.  Il était plutôt coutume de se rassembler pendant deux ou trois jours pour pratiquer zazen, travail en commun et repas. La vie simple.

Un repas pendans la sesshin
Joyeux Bordel, un repas pendant la sesshin.

Prolonger cette vie simple d’un week-end à la durée d’une semaine ne signifie pas une prolongation linéaire des expériences faites en zazen. Le « face à soi-même » de zazen est pourtant considérablement intensifié lors de cette longue retraite. J’ai même été étonné que lors de ces quarante heures de zazen de ma première Sesshin sans demeure, il y ait eu une absence totale tant de grandes expériences spirituelles que de douleurs intenses dans mes jambes croisées. J’ai passé cette semaine dans un état rêveur et il me reste seulement quelques souvenirs vagues de cette deuxième sesshin sans demeure, qui a été ma première.

  • Une conversation avec un moine barbu, pratiquant depuis 40 ans, lors d’une soirée auprès d’un feu de cheminée.
  • Une épreuve olfactive : Les vents lâchés à intervalles rapprochés par un voisin en zazen, accompagnés par des rires étouffés d’un autre voisin. Cela dura environ trente minutes.
  • Le godo [l’enseignant] compara un poème de Dôgen à un livre de Henry Miller (« La vie tranquille à Fukakusa »).
  • Les membres de la grande famille des propriétaires du domaine avaient, sans exception, des traits de visage ressemblant étrangement à ceux des chevaux.
  • Citadin allemand que j’étais, j’ai découvert la France profonde, ses paysages du Limousin et l’absence de modernité dans les villages isolés qui me charmait absolument.

Je ne l’avais pas encore compris à l’époque, mais les années suivantes ont permis de poser les bases de la Sangha Sans demeure. Tant pour moi qui ai participé à toutes ces sesshin à l’exception de la première et de la troisième, comme pour le groupe, la sangha entière. On appelle Sangha les personnes qui pratiquent ensemble le Zen, régulièrement.

Il ne s’agissait pas  pour nous de pratiquer dans un temple mais de développer notre pratique dans des lieux éphémères, Sans demeure. Ceci a séduit beaucoup de monde et la participation fut forte dès le début. Je suppose nous étions d’abord autour de soixante pratiquant.e.s, puis quatre-vingts, puis, plus tard, une centaine. Ce n’est pas beaucoup pour un match de foot, mais pour une sesshin de longue durée, si.

Philippe Coupey et les poèmes de Maître Daichi

Portrait de Philippe Coupey
Philippe Coupey

Philippe, à cette époque, commençait à commenter les poèmes de Maître Daichi, un moine du Japon médiéval, ermite et voyageur qui a vécu à l’époque des grands conflits entre l’empereur et la noblesse des samouraï.

Philippe le présente comme un maître des images, contrairement à Dôgen, qu’il décrit comme le maître des mots. Comprendre les images de Daichi nécessite une connaissance de la culture sino-japonaise traditionnelle et surtout des enseignements bouddhiques indiens et chinois. Ces poèmes sont composés pour la plupart de quatre vers dont les deux premiers posent une situation qui se fait renverser à la fin du poème. Ainsi Daichi force à dépasser la compréhension rationnelle et il ouvre le champ aux milles couleurs du samadhi.

Je me souviens que cela a été difficile à accepter par plusieurs pratiquants, attirés tout d’abord par le charisme de Philippe. Il fallait se plonger dans l’étude et dépasser le premier attrait qu’ils éprouvaient pour la pratique. Nous plaisantons encore sur « le lapin dans la lune », « les fleurs sur le vêtement d’or » ou « l’octogénaire qui fait fouler la balle », mais grâce aux commentaires de Philippe, ces images finissent par prendre sens : nous avons à faire avec un moine de très grande valeur, qui exprime sous forme poétique ce que Dôgen exprime philosophiquement.

« Hotei Osho » (poème n° 10 de Me. Daichi)

Bien qu’il soit juste midi sous l’arbre de ce monde,

Au palais du paradis Tosotsu, le ciel n’est pas encore ouvert.

Je vous en prie, ne dormez pas aux carrefours

Originellement, sur cette terre,

Il n’y a personne à aider.

 

La Sangha Sans demeure se constitue au siège des sorcières

Gorenzen dans le Harz, notre lieu de Sesshin
Gorenzen dans le Harz, notre lieu de Sesshin

Gorenzen dans le Harz, dans les montagnes du nord se trouve le siège mythique des sorcières germaniques. Nous voilà au cœur de l’Europe et au milieu de nulle part, en pleine forêt à deux pas de l’endroit où se dressait autrefois le Mur. Il neige. L’auberge de jeunesse qui nous accueille fut construite selon l’architecture socialiste. Elle est adossée à une maison de chasse en bois, bâtie probablement à la fin du 19e siècle.

40 heures de zazen en sept jours et je suis traversé de douleurs costales, qui semblent prolonger chaque seconde en éternité, tout comme d’instants de grande tranquillité, d’une intimité unique avec le monde. Pendant cette semaine, un tiers des participants tombe malade, moi y compris : fièvre, grippe… Le docteur Malle arrive dans ma chambre, quelques gouttes homéopathiques, et le lendemain, je suis à nouveau en zazen.

Le docteur Patrick Malle
Le docteur Patrick Malle (RIP)

Tant par les contacts personnels que par ses enseignements classiques, Philippe nous a amenés au cœur de la transmission de ce qu’on nomme le Zen. Ses commentaires de Daichi, bien que soigneusement préparés, laissaient place à l’improvisation. Ses kusen, enseignements pendant zazen, ont construit, de l’intérieur, notre sangha sans temple.

Et j’ai eu l’impression qu’à Gorenzen, en 2005 et en 2007, la Sangha Sans Demeure se constitua véritablement, qu’un sentiment de « nous » s’instaura. 

Le dojo à Gorenzen
Le dojo à Gorenzen

 A suivre

Dans la deuxième partie, nous allons voyager au Mans et assister aux sesshin froides et dures. Nous verrons la sangha et l’auteur grandir et devenir mature.